L’anguille de mer et la parisienne

Publié le 18 Janvier 2016

L’anguille de mer et la parisienne

 

 

 

L’anguille de mer et la parisienne

 

 

Un jour que le père Théo traînait ses guêtres (façon de parler) « amont la roquaille », c’est-à-dire parmi les rochers, en quête de quelque crustacé, il fut arraché à sa prospection par des cris stridents. A peu de là, une jeune femme en bikini poussait de véritables hurlements, en proie à une terreur panique, comme si elle venait de découvrir une souris, ou un rat, en quelque chambre close.

 

Il ne pouvait évidemment s’agir du monstre du Loch Ness — la scène se passait sur la côte normande. Du reste, on l’aurait vu. La promeneuse avait bondi sur un piton couvert d’algues vertes. Tout en maintenant malaisément son équilibre sur ce tapis trop glissant, elle continuait à glapir de frayeur, les yeux rivés au sol et démesurément exorbités.

 

Comme le père Théo s’approchait, elle le héla, à mots précipités :

 

 Vite, monsieur ! Une vipère ! Venez la tuer !

 

Même pas lubrique, cette vipère n’était qu’une vulgaire anguillette, imprudemment tapie sous une pierre, au sec. En cherchant des étrilles, la jeune femme l’avait débusquée bien contre son gré — on pourrait même écrire : contre leur gré. Et comme notre Parisienne venait tout droit de Montreuil (sous bois), qu’elle avait passé ses vacances antérieures à la campagne seulement, et non sur des grèves, elle s’était trompée de la meilleure foi du monde sur la nature de sa découverte.

 

Anguille (1)

 

Tout de suite rassurée, quoiqu’un peu tremblante encore, la jeune pêcheuse d’occasion dut subir un petit cours (primaire) sur la façon d’identifier l’anguille au sein des plateaux sous-marins, et la manière de ne point confondre ce murénidé de choix avec un reptile ophidien, dangereux certes, mais dépourvu de toute valeur gastronomique.

 

— Faut pas croire, professait le père Théo, que les anguilles remontent toutes de la mer des Sargasses jusqu’au fin fond des rivières du littoral pour s’y fixer à perpète ! On nous a rabattu les oreilles — il disait vraiment « rabattu », le bonhomme ! — avec cette fameuse mer des Antilles où naîtraient, à ce qu’il paraît, toutes les anguilles de la terre. Vous pensez bien, ma chère demoiselle, que les savants sont pas allés y voir ! En tout cas, ils les y ont pas toutes vues ! Moi non plus, dame ! Mais moi qui vous cause, je peux vous dire que l’anguille ne se contente pas des traversées marines. Elle ne naît point à l’autre bout du monde pour venir vivre et crever en eau douce, rivières ou étangs. La mer n’est pas uniquement pour elle une route entre son berceau et son futur foyer : c’est souvent son foyer lui-même …

 

Le vieux pêcheur était parvenu à saisir l’agile poisson et à le fourrer d’une main preste dans sa hotte : un de plus !

 

— Bien sûr, c’est point de la grosse pêquaille … Tout de même, on arrive à en pêcher de pleins paniers, sur toutes les côtes de France, et pas seulement par exception. Ça prouve bien que l’anguille peut vivre en mer, pas vrai ? A condition qu’il s’agisse de rochers assez plats ou de plateaux rocheux, surtout de plateaux pourvus au moins en partie de vrac vert (varech), vous savez bien, ces espèces de touffes de jeune laitue, d’un beau vert tendre, qu’on découvre parmi la pierraille, on peut être à peu près certain d’y dénicher des anguilles, et quelquefois de belles ! Jusqu’à des deux pieds de long !

 

La jeune Montreuilloise ignore totalement la correspondance métrique du pied. Mais elle admet de confiance. A ses yeux, le vieux père Théo, qui porte encore le béret à pompon rouge de son temps de service, un béret décoloré et comme rétréci, fait figure de vieux loup de mer. Et pas seulement à cause de sa courte pipe de terre cuite ni des anneaux de rideau en métal doré dont il s’obstine à orner ses oreilles, à la façon des marins du milieu du siècle dernier. Ça doit être son vaste et mystérieux « dossier » qui la fascine, un vrai panier mannequin dont l’ouverture se borde d’un entrelac de filet pour parer à toute fuite.

 

— Je disais donc que l’anguille vit aussi au bord de la mer. On en trouve peut-être moins que dans les rivières ou certains étangs. Mais elle y est bien plus « goûtue ». Le sel et l’iode, parbleu ! Une manière comme une autre de s’épicer avant le court-bouillon futur !

 

« Vous dire comment on les pêche ici ? Ni en piétant la vase, comme quand on vide un lagon, bien sûr, ni en enfilant des vers de terre sur un bout de laine pour en faire une boule grouillante, comme à la vermée ! Ça, c’est des trucs de terrien, tout au plus bons pour des pêcheurs d’eau douce, autant dire des pêcheurs de rien. Chez nous, sur nos côtes, les bassiers capturent l’anguille à deux, au levier, ou aux bôcains, tout bêtement, vous saisissez ? »

 

Mais la jeune estivante est sans doute plus calée sur le boogie-woogie que sur ces antiques procédés d’halieutique, vieux comme le monde, mais si mal connus des gens de l’intérieur (des terres ou des villes). Alors le père Théo, qui ne demeure pas insensible aux charmes de son élève, lui explique le coup, avec une sage minutie. Il a le temps, aujourd’hui : une marée de morte-eau, un flot qui « mourine », un reflux qui n’en finit pas de baisser — une marée de guère, quoi !

 

— Le bôcain, qui sert aussi à attraper des plies et des picauds, c’est une espèce de piquet, en tamaris, qu’on fiche dans le sable avec une ligne au bout. On coupe le bois sur deux doigts de long, quinze centimètres si vous préférez, on l’épointe d’un côté, pour mieux l’enfoncer dans les grèves, on l’arase de l’autre — c’est la tête. A un centimètre de cette tête, on arrime un fil de lin huilé d’un peu moins d’un pied, à l’extrémité duquel on accroche l’hameçon. Voilà la ligne prête.

 

Anguille (2)

 

«Naturellement, ce serait tenter l’impossible que de ne pêcher qu’à un seul bôcain. Pour l’anguille, mieux vaut mettre tous atouts dans son jeu et multiplier les amorces. Donc, faut disposer d’une centaine de bôcains pour courir sa chance ; disons cinquante si vous trouvez le bois trop dur à travailler. »

 

Ceci fait, et la provision de vers mise en boîte — vous savez bien, ma petite dame, ces « pelouzes » frétillantes d’un beau rose qu’on trouve dans les vases marines, ou ces longs vers bruns qu’on appelle des cigares, qui puent et qui tachent, je ne vous dis que ça ! — on choisit autant que possible un rocher isolé et rond, avec des trous à là base, pas trop loin du rivage, et dans le courant d’un ru de terre —ça c’est indispensable, parce que l’anguille aime à se repaître des apports des riverains. Mais un rocher avec du vrac de laitue, comme de juste, je ne sais pas pourquoi, mais c’est un fait.

 

Il ne vous reste plus qu’à encercler le rocher de vos bôcains, à une vingtaine de mètres alentour, à boëtter vos hameçons, c’est-à-dire à y ferrer vos vers, puis à attendre que la mer monte. Au reflux, donc six heures plus tard, c’est bien le diable si vous ne découvrez point des tas d’anguilles lovées au bout de vos « zins », et parfois des belles !

 

— Cela doit être passionnant ! S’enthousiasme la jeune pêcheuse en herbe (verte).

 

— A moins que quelques anguilles ne se soient « débroquées » ! Bien sûr, ça arrive. Il en reste toujours assez pour mijoter une bonne matelote, comme on les confectionne ici, des vraies, avec beaucoup de beurre salé, et de la civette, et surtout pas de vin rouge, ce qui tue le goût de l’anguille ! Ou une bonne sauce à l’oseille et à la crème !

 

— Vous êtes gourmand, à ce que j’entends ?

 

— Parbleu ! Ce n’est pas la peine d’avoir tant de bonnes choses à sa disposition sur la terre si on ne savait pas en profiter ! Mais, continua le père Théo, si on veut vraiment s’offrir une ventrée d’anguilles, sur nos côtes, c’est au levier plutôt qu’aux bôcains qu’il faut les pêcher. Seulement, dame, faut être deux, et des costauds, et pas s’endormir, donc se montrer souple et agile comme un singe !

 

— Pour courir après les anguilles ? ironise la jeune femme.

 

— Vous ne croyez pas si bien dire. Dans ce cas, on commence par choisir un archipel de gros rochers, disséminés à brève distance d’une côte habitée, de préférence dans une zone où les riverains ont coutume de balancer à la mer leurs tripailles et débris d’aliments. Un chaos, comme on dit chez nous. En général, les anguilles pullulent sous ces grosses pierres, parce qu’elles s’y alimentent aisément des déchets du rivage et s’y abritent à coup sûr.

 

Mais, du coup, le travail de pêche se fait en équipe. L’un des deux gars, armé d’un robuste levier, a pour mission de soulever ou retourner les rocs, les déplacer suffisamment en tout cas pour que l’autre, aux aguets, puisse y ramasser les anguilles ; le second a pour tâche d’ouvrir l’œil et de happer au vol, si on peut dire, les anguilles débusquées, arrachées à leur sieste. Je vous jure que ça grouille, le gîte à peine découvert, et qu’il faut faire vinaigre pour saisir et retenir les prises, même au sec ! De la décision et de la souplesse, faut que les chasseurs d’anguilles en aient au moins autant qu’elles …

 

 Cela doit être dur de remuer successivement tous ces blocs ?

 

— Sûr ! Y a de quoi en prendre une sacrée suée ! Mais les gars de l’équipe se relaient, comme à l’équille : un souleveur, un ramasseur, et puis vice versa. J’ai vu parfois des bassiers de mon pays ramener une trentaine de kilos de belles anguilles de roche, avec ce procédé, en l’espace d’une basse-eau, autant dire en quatre heures de temps. C’est d’ailleurs quand la mer commence à remonter qu’on pratique les meilleures pêches, je vous le dis tout de suite, ma petite dame, pour le jour où les biceps vous auront poussé !

 

La « petite dame » semble vexée, qui se prétend sportive :

 

 Il n’est pourtant pas nécessaire d’être un hercule pour planter des bôcains, j’imagine ?

 

Elle a raison. Le père Théo aurait dû commencer par mieux poser le problème de la pêche maritime aux anguilles, également ouverte, avec le bôcain et le levier, aux faibles comme aux forts.

Maurice-Ch. RENARD

Rédigé par jojo

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