Anguilles: la fin d'un mythe

Publié le 6 Janvier 2013

 Anguilles: la fin d'un mythe

 

 Dans l'édition de ce matin de la revue Nature, des chercheurs du GIROQ dégonflent certaines idées reçues sur la grande partouze de la mer des Sargasses

 

 L'histoire était pourtant simple. Toutes les anguilles du monde se donnaient rendez-vous dans la mer des Sargasses, entre les Bermudes et les Bahamas. Là, parmi la foule composée d'exotiques anguilles, elles choisissaient des partenaires, s'accouplaient et donnaient naissance à de belles petites anguilles qui, emportées par le courant du Gulf Stream, regagnaient un plan d'eau douce. Dix à vingt ans plus tard, les anguilles, devenues grandes, quittaient leur rivière pour faire la noce à leur tour.

 

 Thierry Wirth et Louis Bernatchez, du Groupe interuniversitaire de recherches océanographiques du Québec (GIROQ) annoncent, dans l'édition du 22 février de Nature, qu'un pan de cette histoire est de la fiction. En effet, contrairement à la partouze internationale annoncée, les anguilles s'accoupleraient essentiellement avec des congénères provenant de la même région géographique. Les chercheurs arrivent à cette conclusion après avoir étudié l'ADN de spécimens d'Anguille européenne capturés dans les rivières de 13 régions d'Europe et d'Afrique. Leurs analyses révèlent une identité génétique très structurée dans chaque population d'anguilles. Les différences génétiques entre populations augmentent même en fonction de la distance géographique qui les sépare. Ainsi, les empreintes génétiques des anguilles provenant de France ressemblent davantage à celles des anguilles d'Italie qu'à celles des anguilles de Finlande. Ces observations vont tout à fait à l'encontre de l'hypothèse qui prévalait depuis les années 1920, selon laquelle un vigoureux brassage de gènes survenait dans les eaux de la mer des Sargasses.

"La reproduction entre anguilles de tout le continent européen ne se produit pas de façon aléatoire, résume Louis Bernatchez. Il existe une certaine indépendance démographique entre anguilles de différentes régions, contrairement à ce qu'on a toujours cru. Il y a certainement des échanges génétiques entre anguilles des différents systèmes hydriques européens, mais ils sont limités, ce qui crée des populations locales."

Comment expliquer cette ségrégation? "Nous ne croyons pas que les anguilles sélectionnent leurs partenaires en fonction de leur provenance géographique, avancent les chercheurs. La preuve en est que l'Anguille européenne s'accouple même parfois avec l'Anguille américaine. L'explication la plus probable est que les anguilles de différentes régions arrivent dans la mer des Sargasses par vagues, à différents moments de la saison de reproduction."

 


Les résultats de cette recherche vont chambarder la façon dont les ensemencements sont faits en Europe

 

Sans dessus dessous
Le rôle de la mer de la mer des Sargasses comme seul et unique lieu possible de reproduction pour cette espèce n'est pas remis en question. "La capture de larves âgées d'à peine quelques jours est une preuve irréfutable que la reproduction s'y déroule, probablement à des profondeurs avoisinant 700 mètres. Par contre, personne n'a encore capturé d'adultes en mer, de sorte que leur parcours exact est encore un pur mystère", reconnaît Louis Bernatchez.


La découverte des chercheurs du GIROQ aura des répercussions pratiques sur la gestion des stocks d'Anguille européenne. Dans un message adressé à Louis Bernatchez, Håkan Wickström, spécialiste du Conseil national suédois des pêches, avouait que leur découverte allait "virer sans dessus dessous notre gestion de l'espèce". En effet, les Européens effectuent beaucoup d'opérations d'ensemencement à partir des jeunes stades d'anguille, sans tenir compte de leur provenance, puisqu'ils croyaient avoir affaire à une seule grande population. "Par souci du maintien de l'intégrité génétique naturelle, il est certain que nos résultats vont chambarder la façon dont les ensemencements sont faits en Europe", estime Louis Bernatchez.

Pour l'instant, les deux chercheurs refusent d'extrapoler leur découverte à l'Anguille américaine. "Nous terminons présentement des travaux sur cette espèce et nous gardons la surprise pour plus tard!", commente mystérieusement Louis Bernatchez.

JEAN HAMANN

 

Rédigé par jojo

Publié dans #la pêche

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