Barrages du Sud-Manche. Sélune: l'anti-barrage J-P Doron s’explique
Publié le 17 Octobre 2014
Pour le vice-président de la Fédération nationale pour la pêche en France. la destruction des barrages du Sud-Manche est une obligation légale, économique, écologique.
Jean-Paul Doron détaille dans un courrier ses motivations.
"Depuis 1924 et le classement par décret de la Sélune au titre de la libre circulation des poissons migrateurs, le barrage de La-Roche-Qui-Boit construit entre 1915 et 1919 devait se mettre en conformité. Par ailleurs à l’époque, le projet de barrage de Vezins devait intégrer cette législation. Déjà, l’impossibilité technique est relevée et les ouvrages non conformes.
En 1986, un arrêté ministériel donne cinq ans à EDF pour se conformer à ses obligations… Toujours sans effet ! Depuis, face aux graves perturbations environnementales qui ont amené l’homme à protéger ses ressources et renforcer ses politiques environnementales, et face aux considérations économiques et techniques liées au renouvellement des concessions des ouvrages, le projet d’effacement des deux barrages a vu le jour.
Il faut le rappeler, cette décision est avant tout une décision ministérielle annoncée le 13 novembre 2009 à Lisieux par Chantal Jouanno, secrétaire d'Etat chargée de l'Ecologie, à l'occasion du lancement du plan d'action national pour la restauration de la continuité écologique des cours d'eau. L'opération d'effacement des barrages et de renaturation de la Sélune a été ensuite inscrite dans la "convention d'engagement pour une hydroélectricité durable et cohérente avec la restauration des milieux aquatiques suite au Grenelle de l'Environnement", signée le 23 juin 2010 entre l'Etat et 17 partenaires (notamment associations d'élus, associations représentatives de l'hydroélectricité, principaux producteurs hydroélectriques et certaines associations de protection de l'environnement).
Cette décision a été prise en considérant et en respectant le cadre juridique, réglementaire et environnemental trop souvent ignoré et bafoué, à savoir : la Sélune est une rivière classée au titre de l’article L. 432-6 du code de l’environnement par décret du 23 février 1924, l’arrêté ministériel du 2 janvier 1986 fixe les espèces pour lesquelles ce classement est effectif : à l’aval de sa confluence avec la Gueuche pour les espèces saumon atlantique, truite de mer, truite fario, anguille d’Europe, brochet, lamproie marine, lamproie fluviatile. La Sélune est une rivière réservée au titre de la loi du 16 octobre 1919 en aval du barrage de La Roche-qui-Boit. Le Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux du bassin Seine-Normandie de 1996 visait déjà l’effacement des barrages de la Sélune. La Sélune et ses affluents sont classés zone d’action prioritaire en application du Règlement « anguille » n°1100/2007. Le SAGE Sélune préconise de restaurer l’axe migrateur à la fin de la concession des barrages hydroélectriques de Vezins et de La-Roche-qui-Boit. Après plus de 24 ans de non-respect de ses obligations, sur la base d’un contentieux engagé par nos structures (Union régionale des fédérations de Bretagne – Basse-Normandie – Pays de la Loire et fédération de la Manche pour la pêche et la protection du milieu aquatique), la cour d'appel administrative de Nantes, dans un arrêt en date du 19 octobre 2010, a mis en demeure l'exploitant (l'Etat désormais pour Vezins) de rétablir la libre circulation des poissons migrateurs pour fin 2013.
Les solutions de substitution à l’effacement des barrages sont formelles, elles sont trop contraignantes économiquement. Sur un cycle de 35 ans, la perte de production associée aux coûts de restauration et entretien des ouvrages représenterait une perte économique supérieure à 19% de la production théorique pour le concessionnaire. De plus, les mesures nécessaires à l’atteinte des objectifs de bon état de la Sélune et ses affluents seraient trop contraignantes pour les acteurs économiques de la vallée. Aujourd’hui, déjà, agriculteurs et industriels remettent en cause en permanence le SDAGE, y compris en comité de bassin lorsqu’il s’agit de voter les amendements au futur SDAGE… Ils disent le SDAGE trop contraignant. Un SAGE retenant une solution autre que l’effacement des ouvrages serait inévitablement voué à l’échec !
Les ouvrages de La Roche-qui-Boit et de Vezins avaient essentiellement un rôle de production hydroélectrique. Comme les études l’ont démontré, ils n’ont aucun rôle dans la gestion des inondations. Leur donner un tel rôle serait même dangereux pour les deux barrages. D’une manière générale, les risques liés aux inondations sont dus à des problèmes d’urbanisme et d’utilisation des sols. « L’inondation » est un phénomène naturel et tient un rôle majeur dans le cycle « de vie » des cours d’eau. La création des barrages a accentué le risque d’inondation en amont (retenue). Retrouver un fleuve avec un lit mineur et un lit majeur fonctionnels (jouant un rôle tampon lors des crues) améliorera au contraire la gestion du risque inondation et la reconquête de zones naturelles d’expansion des crues, seules capables de limiter et réduire les risques.
La présence des barrages remet clairement en cause l’atteinte du bon état écologique prévu par la DCE et le SDAGE en 2021. Les efforts nécessaires pour compenser les effets des barrages ne seraient pas supportables et réalisables pour les acteurs économiques concernés. Il est nécessaire également de prendre en compte les prévisions liées au réchauffement climatique. Eutrophisation et évaporation ne cesseront d’augmenter… Les effets « retenues », déjà marqués par les activités anthropiques, seront donc plus forts. Les habitants percevront ces installations comme des nuisances et les agriculteurs et industriels, qui jusqu’à présent se sont peu souciés de leur impact sur l’environnement, ne pourraient plus pratiquer ou développer leur activité sous les contraintes du SAGE. Encore une fois, la solution d’effacement est la seule qui ne compromet pas la réalisation des objectifs d’atteinte du bon état écologique des eaux.
En cas de maintien des barrages, aucune solution ne permettra la continuité, à la fois écologique mais aussi sédimentaire. Il n’existe pas de technique permettant de rétablir la continuité autre que l’effacement sur de tels ouvrages. La problématique de la gestion du sédiment lors des vidanges prouve bien à quel point il est compliqué de respecter la continuité sédimentaire et à quelle vitesse ceux-ci s’accumulent… D’autre part il y a un véritable enjeu «migrateurs» sur la Sélune et ses affluents. Les barrages de La Roche-qui-Boit et Vezins ont trop longtemps bloqué et menacé une faune emblématique et patrimoniale. Une solution, bien que coûteuse et moyennement efficace, peut être proposée pour assurer la montaison des poissons. En revanche il n’existe pas de solution pour la dévalaison ni pour la restauration des habitats et frayères détruits par l’emprise des barrages. De même, il n’existe pas de solutions quant au rétablissement de la continuité terrestre des usagers potentiels face aux problèmes d’accès aux lacs posés par les différents obstacles existants, d’un site cependant issu du domaine public.
En conclusion, il apparait clairement que la solution d’effacement des barrages est une solution d’avenir. Aujourd’hui, la Sélune, son fleuve, sa vallée et ses territoires font l’objet d’une démarche concertée dans un cadre « durable » alliant environnement, économie et société. Sa mise en place fut longue et mouvementée. Demain, nous serons tous fiers de la reconquête de la vallée et de ce lieu de vie retrouvé. Nous pourrons citer la Sélune comme exemple et comme voie à suivre pour nos concitoyens concernés eux aussi par un contexte similaire et se questionnant sur l’avenir de leur territoire.
Nous vivons pleinement une étape historique dans la concrétisation des volontés et politiques environnementales de ces dernières générations. Nous souhaitons que la vallée de la Sélune en baie du Mont-Saint-Saint-Michel devienne ambassadrice et puisse sensibiliser la France, l’Europe et le Monde autour de cette thématique."
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