Les scientifiques sont très inquiets : le célèbre lac est malade, et nul ne sait comment le sauver.

Publié le 3 Octobre 2016

Le Baïkal a été sauvé à de nombreuses reprises, au cinéma ou en vrai. Le sort du célèbre lac d’eau douce inquiète le monde depuis au moins un demi-siècle. Mais la situation semble avoir atteint aujourd’hui un seuil critique : le niveau de l’eau baisse, sa composition se modifie, le Baïkal se peuple d’algues et de bactéries nuisibles produisant des toxines, les émissions de méthane se sont multipliées… Le lac est « malade », et personne n’a de recette pour le soigner. Ogoniok est allé évaluer sur place le niveau des dégâts.

Le lac Baïkal. Crédits : wikimedia.com
Le lac Baïkal. Crédits : wikimedia.org

Des touristes chinois se tiennent sur le pont d’un bateau qui longe l’île d’Olkhon – tous coiffés de panamas blancs, ils ressemblent à une récolte automnale de champignons. Olkhon est la plus grande île du Baïkal. Les touristes étrangers – européens et américains – la visitent depuis longtemps, mais ce sont les Japonais qui ont commencé à débarquer en masse sur les rives du lac dans les années 1990. Ces derniers étaient d’ailleurs attirés plutôt par la mémoire que par la nature : après la guerre, les prisonniers japonais ont été parqués dans des camps installés ici. Et les locaux se rappellent encore cette arrivée massive de touristes : les Japonais âgés se baladaient les mains pleines de gros paquets de dollars, sans savoir où les dépenser.

Aujourd’hui, les voyageurs de passage ont largement de quoi vider leurs porte-monnaie : l’odeur des planches fraîches servant à construire de nouvelles bases touristiques de luxe se mêle à celle émanant des fumoirs à poisson, les pozny (ces raviolis traditionnels bouriates) font concurrence à la cuisine russe, et les petits magasins regorgent de bibelots faits de minerais locaux. Les experts qualifient d’ « explosif » le développement du tourisme sur le Baïkal. Non sans raison : la seule capitale d’Olkhon – le village de Khoujir, habituellement peuplé de 1 500 habitants – accueille 500 000 visiteurs en été. Si la crise écologique devait mettre brusquement fin à cet afflux, elle se transformerait sur-le-champ en crise économique : le tourisme est ici la seule source de revenus.

Mais pour l’heure, les touristes sont au rendez-vous. Le bateau accoste sur la berge, et un vent chargé de toutes ces odeurs les accueillent.

La spirogyre

C’est en 2011 que le nouveau tournant de la crise écologique qui menace le Baïkal a commencé à faire parler de lui. À l’époque, on a vu apparaître sur la berge, dans les environs de Severobaïkalsk (plus grosse agglomération du lac), d’énormes « matelas » de spirogyres : ces algues d’eau douce filamenteuses et nuisibles. Ces amas putrides, entourés de nuées de mouches et moucherons, ont transformé la rive en décor de film post-apocalyptique.

Suite à cette prolifération sans précédent de spirogyres, les scientifiques-limnologues (spécialistes de l’étude des lacs) ont découvert dans les eaux profondes des cyanobactéries toxiques, puis tout un cimetière de mollusques et d’éponges.

Au cours des deux dernières années, alors que le niveau du Baïkal a significativement baissé, cette « floraison » d’algues a pris des dimensions inquiétantes. Et il est aujourd’hui plus simple de recenser les zones côtières épargnées par cette corruption que celles touchées.

« Actuellement, on peut malheureusement dire que le littoral du lac est perdu, a expliqué à Ogoniok le directeur de l’Institut de limnologie de l’Académie russe des sciences pour la Sibérie, Andreï Fedotov. Et, dès lors, l’essentiel est de ne pas abandonner la partie profonde du lac, la zone pélagique. Si la dégradation arrive jusque là, ce sera une catastrophe pour le monde – on parle tout de même de 20 % des réserves d’eau douce de la planète ! Le plus tragique, c’est que si nous savons ce qui se passe en détails, nous ne comprenons pas comment fonctionne, globalement, le système du Baïkal. Il faut surveiller en permanence les phénomènes hydro-physiques et hydro-chimiques, il faut des données sur la respiration du lac toutes les 24 heures, toutes les heures. Et nous ne pouvons pas recueillir cette information sans capteurs automatiques capables de fixer les données en régime online. Les chercheurs parlent de causes possibles de la crise : bas niveau de l’eau, augmentation de la température, émission de déchets… Mais il ne s’agit, pour l’heure, que d’hypothèses. On a vu des cas, dans la nature, d’étendues d’eau qui sont mortes de causes naturelles, par exemple suite à une augmentation des émissions de méthane. Et cela aussi, on l’observe dans le Baïkal. Nous devons donc comprendre où nous pouvons intervenir pour aider, et où nous devons nous contenter d’observer le déroulement des processus. Bien qu’il nous faille, quoi qu’il en soit, établir des pronostics. »

Les scientifiques tirent la sonnette d’alarme : dans le cadre de financements réduits, toutes ces études indispensables relèvent de l’utopie. À ce propos, le programme ciblé fédéral « Protection du lac Baïkal et développement socio-économique du territoire naturel du Baïkal pour 2012-2020 » n’assigne pas un kopeck à la science. Pire : le rapport du ministère des ressources naturelles pour l’année dernière indique qu’aucun changement significatif n’a été observé dans le lac. Selon les chercheurs, ce malentendu est dû au fait que le ministère s’est basé sur des échantillons pris seulement dans le « cœur » du Baïkal, où la situation est encore satisfaisante.

Les experts soulignent l’importance de mesures complexes, sachant que les catastrophes touchant les grandes étendues d’eau se déroulent toutes selon un même scénario : durant longtemps, des changements apparemment anodins s’accumulent, pour aboutir, brusquement, à une destruction complète et irréversible de l’écosystème. Dernier exemple en date : le lac Kotokel, en Bouriatie. Lieu de loisirs très apprécié durant des décennies, le lac, victime d’une prolifération d’algues toxiques, est aujourd’hui un marais. On y recense des dizaines de cas de personnes atteintes de la maladie de Haff (et même des décès), liés à la consommation de poisson contaminé par les toxines produites par les algues. Le lac est en quarantaine depuis six ans : il est interdit d’utiliser l’eau morte. Et Kotokel n’est séparé du Baïkal que par… deux kilomètres.

Le lac Baïkal. Crédits : Sandra Kos.
Le lac Baïkal. Crédits : Sandra Kos.

Amusant au début, inquiétant ensuite

« Un grand pays a besoin d’une grande eau pour étancher sa soif », titrent les journaux chinois, informant leurs compatriotes de la construction d’usines de conditionnement d’eau potable sur la berge du Baïkal. Plusieurs sociétés chinoises ont accepté, au même moment, de produire de l’eau en bouteilles et d’acheter celle déjà conditionnée dans la région, estimant qu’il pouvait être plus avantageux d’investir dans l’eau pure que dans le secteur pétrolier. L’entreprise chinoise Jinbei Yuan prévoit de construire sa première usine dans le village de Vydrino, avec une capacité de production attendue de plus de 2,5 millions de tonnes par an. La marque commerciale de l’eau Puits de la terre est déjà enregistrée dans douze pays.

« Les Chinois vont boire tout le Baïkal », plaisantait-on dans la région au départ. Mais lorsque le niveau du lac a significativement baissé au cours des dernières années, ce n’est plus devenu drôle du tout.

« Le conditionnement d’eau potable, pour l’instant, ne pourra se faire qu’à des échelles qui n’auront quasiment aucune influence sur le lac, a affirmé à Ogoniok, rassurant, le technicien scientifique en chef du laboratoire d’hydrologie et d’hydro-physique du LIN SO RAN, Valeri Sinioukovitch. En moyenne, 60 000 mètres cubes d’eau arrivent chaque année dans le Baïkal. C’est-à-dire que si une usine prend même 10 millions de litres d’eau, ça ne représentera en tout et pour tout que 0,001 % d’un seul mètre cube. C’est insignifiant, pour l’instant. »

Mais hélas, depuis 2014, ces affirmations ne rassurent pas la population.

« On observe effectivement un très faible afflux d’eaux des rivières, poursuit Valeri Sinioukovitch. Trois rivières jouent ici un rôle principal : la Selenga, la Haute-Angara et la Bargouzine, qui connaissent des basses eaux depuis 2014 environ. La situation est difficile à expliquer pour l’heure, mais elle est manifestement liée à la révolution globale des processus de formation des précipitations et aux changements de circulation atmosphérique dans la région. Ces processus sont à l’œuvre dans toutes les parties du globe, et nous ne pouvons avoir aucune influence dessus. Mais de fait, le niveau du Baïkal est passé en dessous de 456 mètres au-dessus du niveau de la mer. Et ce seuil inférieur est qualifié de critique dans un décret gouvernemental de la Fédération de Russie. Tout le monde s’est mis à paniquer. La région de Bouriatie, par exemple, a affirmé que le Baïkal avait été mis à sec, l’eau a quitté les puits, il n’y a plus rien pour arroser les plantations, éteindre les incendies, le poisson a disparu, etc. »

A noter que le lac Baïkal est un des rares sites naturels dont le régime est régulé directement par le gouvernement russe, depuis une loi fédérale de 1999. Et c’est en 2003 que le gouvernement a adopté ce nouveau décret affirmant que le niveau de l’eau dans le lac doit osciller entre 456 et 457 mètres. S’il descend plus bas, la situation est qualifiée de catastrophique.

Aujourd’hui, une nouvelle menace pointe le bout de son nez : la Mongolie voisine s’est mise à élaborer activement plusieurs projets de centrales hydroélectriques [notamment sur la Selenga, qui prend source dans les montagnes mongoles, ndlr]. Et le Baïkal pourrait ne pas survivre à une telle perspective.

« La construction d’un barrage et d’une centrale hydroélectrique en Mongolie pourrait avoir une influence sérieuse sur le lac, admet Valeri Sinioukovitch. Mais on ne pourra en évaluer les dimensions qu’une fois qu’on connaîtra le régime de fonctionnement de ces centrales. Dans tous les cas, si le projet mongol est effectivement lancé, au moment du premier remplissage de ces barrages, il faudra accumuler de l’eau, la retenir – et cette eau, naturellement, n’arrivera pas dans le Baïkal. Reste à deviner jusqu’à quel point cela fera chuter son niveau… »

Baïkal. Crédits : Sandra Kos
Touriste près du Baïkal, lac situé dans le sud de la Sibérie. Crédits : Sandra Kos

Rédigé par jojo

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