Glyphosate. Onze questions pour tout savoir sur le "roi des pesticides"
Publié le 25 Octobre 2017

L'agriculture de conservation des sols, qui repose sur le technique du semis sous couvert, utilise le glyphosate en appoint, de façon ciblée à de faibles doses. | Hélène Lompech
Mercredi 25 octobre, l’Union européenne votera pour ou contre le renouvellement, pour une période de cinq à sept ans, de la licence du glyphosate, le désherbant le plus vendu dans le monde.
Mercredi 25 octobre, la Commission européenne propose aux 28 États membres de voter pour ou contre le renouvellement, pour une durée de cinq à sept ans, de la licence du glyphosate. Sa proposition initiale portait sur une réautorisation de dix ans. Cette période a été revue à la baisse sous la pression ans du Parlement européen qui a voté ce mardi pour une interdiction du glyphosate dans un délai de cinq ans.
Le glyphosate est une molécule chimique, aux puissantes propriétés herbicides, brevetée, fabriquée et commercialisée par la multinationale américaine Monsanto, à partir de 1974, sous la marque Roundup.
Dans le domaine public depuis 2000, le glyphosate est aujourd’hui le désherbant le plus vendu dans le monde, avec 720 000 tonnes écoulées par an. Il entre dans la composition de 750 produits, fabriqués par 90 firmes agrochimiques.
Son usage obéit à des modes opératoires très différents selon les pays et les continents. Usage massif, sous la forme de traitement aérien imprégnant, dans des plaines immenses, les monocultures de plantes (soja, maïs, coton, riz, colza…) génétiquement modifiées pour résister au glyphosate. Ce modèle d’agriculture hyperintensive sévit en Argentine, Brésil, États-Unis, sous l’impulsion de Monsanto, dont les semences OGM couplées au Roundup ont été présentées aux agriculteurs comme la solution miracle.
En France, et dans la plupart des pays européens (à l’exception de l’Espagne, du Portugal qui cultivent du maïs transgénique), le glyphosate est utilisé à doses beaucoup plus faibles, non pas sur les cultures en place, mais pour préparer le terrain à leur implantation.
« En France, le glyphosate fait partie, avec le soufre, des deux substances phytosanitaires les plus vendues », souligne l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses).
Environ 9 000 tonnes sont utilisées chaque année : pour un usage agricole (7 000 tonnes) et pour un usage en jardin (2 000 tonnes). Les agriculteurs sont les plus gros utilisateurs. Mais pas les seuls : les jardiniers amateurs, l’Équipement pour l’entretien des routes, la SNCF pour l’entretien des voies ferrées pulvérisent ou ont pulvérisé du glyphosate.
Les communes avaient aussi l’habitude de recourir au glyphosate pour entretenir leurs espaces verts. Ce n’est plus le cas depuis le 1er janvier 2017, date à laquelle l’usage des phytos est interdit en ville.
Le sujet fait l’objet d’une âpre bataille d’experts. En voici les derniers épisodes. Le 10 mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), qui dépend de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), classe le glyphosate comme « cancérogène probable pour l’homme ». « Sur la base de 350 études scientifiques indépendantes », insiste la journaliste Marie-Monique Robin, dans son dernier livre enquête Le Roundup face à ses juges.
Le 12 novembre 2015, l’Agence de sécurité alimentaire européenne (Efsa), estime qu’"il n’y a pas de lien de causalité entre l’exposition au glyphosate et le développement de cancer chez les humains". Elle considère aussi que le glyphosate n’est pas un perturbateur endocrinien.
Le 15 mars 2017, l’Agence européenne des produits chimiques (Echa), soupèse à son tour les risques liés à l’usage du numéro un mondial des herbicides. Oui, concède l’Echa, le glyphosate est « une substance causant des lésions oculaires graves, toxique sur le long terme pour les organismes aquatiques ». Non, contrebalance-t-elle, cette matière active " n’est pas cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction ".
De son côté, le 12 février 2016, l’Anses déclare ne pas disposer de suffisamment de preuves pour classer le glyphosate comme substance potentiellement cancérogène pour l’homme. " L’ensemble des agences de sécurité sanitaire ont tranché : le glyphosate est sûr pour le consommateur comme pour l’utilisateur ", se réjouit l’association ForumPhyto, centre de ressources de la filière fruits et légumes sur les produits phytosanitaires. Pas si simple.
Dans ce même avis, l’Anses juge « préoccupant » l’effet cocktail entre la matière active glyphosate et un de ses adjuvants (la tallowamine) dans les préparations phytopharmaceutiques commerciales. Les adjuvants permettent au glyphosate de mieux pénétrer les tissus végétaux.
Dans la foulée, le 20 juin 2016, l’Anses retire les autorisations de mise en marché de 126 produits associant glyphosate et tallowamine. Son argument : " des risques inacceptables, notamment pour la santé humaine, ne peuvent être exclus pour ces produits ".
« Le danger vient des produits associés au glyphosate », appuie Gilles-Eric Séralini, chercheur en biologie moléculaire à l’Université de Caen et auteur, en 2012, d’une étude sur les effets cancérogènes du glyphosate.
« En 2013, nous avons testé 9 différents Roundup et montré que les adjuvants sont plus toxiques que le glyphosate », assène Joël Spiroux. Dans la lettre d’information Alerte santé, le président du Criigen (Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique) remet en cause les protocoles d’homologation des pesticides : " les formulations totales vendues aux agriculteurs ou aux particuliers sont de 2 000 à 10 000 fois plus toxiques sur des cellules humaines que les molécules dites actives, seules testées avant la mise sur le marché. "
De nombreuses études ont démontré l’effet perturbateur des herbicides à base de glyphosate sur la division cellulaire. En 2007, le professeur Robert Bellé, au sein de la station biologique de Roscoff, l’a mis en évidence sur l’embryon de l’oursin.
En 2017, l’équipe de recherche de Christian Vélot, généticien moléculaire à l’Université Paris sud, l’a constaté, avec de très faibles doses de Roundup, sur le métabolisme des cellules de champignons du sol.
En 2012, Gilles-Eric Séralini a observé, chez des rats exposés à l’herbicide de Monsanto, une augmentation significative de la fréquence des tumeurs.
D’autant plus inquiétant qu’une enquête de Générations futures a mis en évidence des traces de glyphosate dans des aliments (légumes secs, pâtes, céréales du petit-déjeuner) produits en France ou importés. " Nous sommes tous contaminés ! ", s’est alarmé l’ONG, après avoir détecté du glyphosate dans 100 % des urines analysées au sein d’un échantillon de 30 personnes.
L’enquête de Marie-Monique Robin révèle une suspicion supplémentaire : breveté pour ses propriétés antibiotiques et pour sa capacité à fixer les métaux, le glyphosate serait à l’origine de pathologies sévères chez les végétaux, les animaux et les humains.

En Argentine, où 300 000 tonnes de glyphosate sont déversées sur les cultures OGM, la mortalité par cancer et les malformations congénitales explosent. " Il y a un faisceau de présomptions qui justifie d’appliquer le principe de précaution ", résume Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique.
Sur son site, Monsanto se veut rassurant : " le glyphosate a uniquement été détecté, en très faibles proportions, dans seulement 12 % des produits alimentaires européens testés par l’Autorité européenne de sécurité des aliments. Les résidus de glyphosate qui peuvent être présents dans la nourriture s’y trouvent en si faibles quantités qu’ils sont à peu près équivalents à quelques gouttes d’eau dans une piscine olympique. "
L’impartialité et l’indépendance des Agences européennes Echa et Efsa sont remises en question. Selon les révélations du journal Le Monde, l’Efsa aurait écarté délibérément des études attestant du caractère potentiellement cancérogène du glyphosate. Elle reprend textuellement des passages entiers de documents rédigés par les experts de… Monsanto.
Une complaisance de bon aloi au moment où Monsanto est sur le point d’être absorbé par le géant agrochimique allemand Bayer. Par ailleurs, l’affaire des « Monsanto papers », ces documents confidentiels internes à Monsanto, rendus publics par la justice américaine, révèle que les études concluant à l’innocuité du glyphosate ont été rédigées par les toxicologues de la puissante firme chimique américaine, puis signées par des scientifiques de renom, à la solde de Monsanto.
500 pesticides sont présents dans les cours d’eau français. Le glyphosate, en hausse constante depuis 2011, et l’ampa (acide aminométhylphosphonique), le métabolite issu de sa dégradation, sont les deux molécules les plus détectées dans les cours d’eau français depuis 2009, observe dans son rapport de novembre 2015, le Commissariat général du développement durable (CGDD).
Dans la région des Pays de la Loire, l’ampa est détecté dans 83 % des prélèvements, indique la Direction régionale de l’environnement et de l’alimentation (Dréal). La concentration de glyphosate dans les eaux brutes atteint voire dépasse le seuil réglementaire limite de potabilité par pesticide (0,1 microgramme par litre). L’ampa le dépasse nettement.
Cette substance provient aussi de la dégradation d’agents antitartre utilisés dans les canalisations industrielles et domestiques. Classé toxique sur le long terme pour les organismes aquatiques, le glyphosate, à l’exception de pics localisés, ne dépasse pas les seuils d’écotoxicité, tempère le Commissariat du développement durable.
Soulagement pour le consommateur : le glyphosate ne parvient pas ou très peu jusqu’à l’eau du robinet car la chloration dans les stations de traitement et de potabilisation des eaux permet son élimination quasi complète. "Aucun de nos travaux ne met en évidence, sur la base des connaissances disponibles à ce jour, de danger et d’occurrence de risque pour le consommateur ", résume l’Anses.
Autre danger : l’apparition de mauvaises herbes résistantes. Une réalité observée dans les pays (Amérique du Sud, Amérique du Nord, Asie) où règne la monoculture de plantes transgéniques. « L’usage répété du glyphosate sur une même parcelle entraînera inévitablement la sélection d’une flore résistante », s’alarment, dès 2009, Arvalis, Coop de France et les chambres d’agriculture.
Le glyphosate est un herbicide total et systémique. Total : il est capable de détruire efficacement toutes les plantes, à la différence d’un herbicide sélectif, au spectre d’action restreint à une seule famille de végétaux. Systémique : à la différence d’un désherbant de contact, qui reste à la surface des feuilles et qui est lessivable par les pluies, il pénètre les tissus végétaux et agit sur la durée, des feuilles jusqu’aux racines.
Pratique pour se débarrasser des adventices (herbes indésirables) coriaces ou invasives, telles que le liseron, le chiendent ou les chardons, les repousses de céréales. Simplissime pour « nettoyer », en un seul passage, et sans travail du sol, une parcelle avant le semis, d’où des économies de carburant et de temps de travail. Radical pour « griller » une prairie avant l’implantation d’une céréale ou d’un maïs.
Ses propriétés et son prix écrasé (2 € par litre) font du glyphosate une molécule imbattable sur le plan de la rentabilité économique : "Une fenêtre météo se présente, vous sortez votre pulvé « araignée » de 24 mètres de large, décrit un céréalier angevin, et vous traitez 15 ha en une heure ! "
« Si demain je dois désherber à 50 € par ha et mon concurrent à 2 €, je ne serai plus compétitif », alerte l’agriculteur agronome sarthois Philippe Pastoureau.
Selon l’Institut du végétal Arvalis, la suppression du glyphosate coûterait un milliard d’euros par an aux céréaliers français. Selon d’autres sources (institut Ipsos et plateforme glyphosate), les viticulteurs subiraient une baisse de leurs rendements de 13 % à cause de la concurrence des mauvaises herbes sur la vigne, et un surcoût de 900 millions d’euros.
L’interdiction brutale du glyphosate marquerait un recul environnemental, estime Christiane Lambert, présidente du syndicat agricole FNSEA : « à la place d’1,5 litre de glyphosate, on va devoir mettre 4,5 litres d’antidicotylédones et 4,5 litres d’antigraminées ! »
Avis partagé par l’Association pour la promotion d’une agriculture durable (Apad), qui regroupe en France 500 agriculteurs adeptes des techniques de conservation. Selon l’Apad, le glyphosate, à faible dose, est un outil indispensable pour la mise en œuvre de la technique du semis direct sous couvert aux multiples avantages agroécologiques : protection des sols contre l’érosion, limitation des transferts de polluants par ruissellement dans les cours d’eau, stockage du carbone, biodiversité microbienne du sol, amélioration de la fertilité des terres…
Stéphane Le Foll le confirme : le glyphosate fait partie de la boîte à outils de l’agroécologie. " Le couvert laisse la place à la culture sous l’effet du gel ou d’une destruction mécanique. Mais ce n’est parfois pas suffisant et il faut nettoyer, de temps en temps, les mauvaises herbes. Avec un peu de glyphosate, dans des conditions encadrées. Les agriculteurs les plus au point utilisent un voire un demi-litre par ha. L’équivalent d’une bouteille sur un terrain de foot ! On est dans un usage ciblé, agronomiquement utile ", déclare l’ancien ministre de l’Agriculture.
L’agriculture biologique, dont le cahier des charges interdit les pesticides de synthèse, démontre qu’il existe des alternatives au glyphosate.
Selon Grégoire Gabillard, céréalier bio à Combrée (Maine-et-Loire), elles tiennent en cinq points fondamentaux. Point numéro un : diversifier les cultures qui se succèdent sur une parcelle pour éviter la sélection de mauvaises herbes spécifiques d’une culture. Sur ses 124 ha, Grégoire Gabillard pratique "une rotation longue, incluant sept, voire huit cultures " : colza, féverole, blé, lupin, chanvre, tournesol, soja, maïs grain.
Point numéro deux : le couvert végétal est broyé mécaniquement, puis mélangé avec la couche superficielle du sol pour servir d’engrais vert avant un labour à vitesse lente qui enfouit les graines indésirables sans déstructurer le sol.
Trois : deux binages assurent la maîtrise de l’enherbement tout au long du cycle cultural. Quatre : "il faut beaucoup observer ses cultures et être à l’affût de la bonne fenêtre météo", pour scalper les mauvaises herbes par temps sec. Cinq : puiser dans le sac des astuces agronomiques : décaler la date de semis, réaliser un faux semis pour faire lever les mauvaises herbes et s’en débarrasser dans la foulée…
Grégoire Gabillard le reconnaît : "sans parapluie chimique, c’est plus risqué et c’est compliqué en année humide." Gourmande en temps de travail et en main-d’œuvre, moins productive en termes de rendements, la production de céréales bio compense son coût de production plus élevé "par un prix des céréales deux à trois fois plus élevé qu’en agriculture conventionnelle".

Sorti des alambics sulfureux de Monsanto, le glyphosate cristallise l’hostilité croissante de la société contre l’ensemble des pesticides chimiques, dont le procès à charge se nourrit de plus en plus de preuves accablantes. Plus d'un million trois cent mille personnes dans toute l’Union européenne ont signé une initiative citoyenne européenne pour réclamer l’interdiction du glyphosate.
Cette interdiction ouvrirait la voie à l’interdiction définitive des insecticides néonicotinoïdes tueurs d’abeilles. À l’interdiction des pesticides perturbateurs endocriniens. À l’interdiction des "nombreuses molécules classées cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques, qui sont encore utilisées par les travailleurs agricoles", pointe Phytovictimes, l’association d’aide aux professionnels victimes des pesticides fondée par le céréalier charentais Paul François.
"C’est un choix de société, résume Grégoire Gabillard. Soit on privilégie la santé humaine, soit on privilégie les intérêts de l’agriculture productiviste."
L’acceptabilité sociale des pesticides est de plus en plus contestée. Ils seront interdits dans les jardins particuliers à partir du 1er janvier 2019.
Dans le vignoble bordelais, les manifestations contre les pesticides se succèdent. La contestation monte aussi dans les tribunaux.

Aux États-Unis, 3 500 plaignants se retournent contre la firme américaine. En France, une mère de famille, intoxiquée au Roundup pendant sa grossesse, a porté plainte contre Monsanto.
Des dizaines d’agriculteurs et de salariés agricoles s’échinent dans les palais de justice à faire reconnaître leur cancer comme maladie professionnelle liée à l’exposition aux produits phytosanitaires. L’agronomie, la sélection de variétés résistantes aux maladies, les progrès du biocontrôle (utilisation de substances et organismes naturels pour lutter contre les ravageurs des cultures), la montée en puissance de l’agriculture biologique rendent plausible l’avènement d’un monde sans pesticide.
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