Le sinistre encore en cours en Colombie sur le barrage d’Ituango invite à redire quelques idées qui peuvent être utiles sur la Sélune compte tenu des urgences de ce dossier.

Publié le 23 Mai 2018

Le sinistre encore en cours en Colombie sur le barrage d’Ituango invite à redire quelques idées qui peuvent être utiles sur la Sélune compte tenu des urgences de ce dossier.
Il est frappant pour moi qu’aujourd’hui on parle en Normandie si peu des inondations que provoquaient jusqu’au XXème siècle les crues assez fréquentes de ce petit fleuve côtier. Qu’en adviendrait-il en cas de suppression des barrages de Vezins et la Roche qui Boit ? Et pour l’immédiat comment expliquer que ce risque soit si peu débattu actuellement, alors qu’on sait bien qu’il pourrait mettre en péril beaucoup des emplois développés depuis 80 ans entre Ducey et l’estuaire ?
Plusieurs erreurs expliquent à mon avis cette occultation : réduire les débats à un arbitrage « hydroélectricité versus saumon », se référer uniquement aux crues mal gérées en 1993 et 2000, donner peu de place aux organisations patronales ou syndicales susceptibles d’exprimer les risques pour les activités localisées dans la partie aval de la vallée….
Il semble aussi que l’histoire a ici un poids important : après la construction du barrage de Vezins les inquiétudes que suscitaient auparavant les inondations fréquentes dans la partie inférieure disparaissent sans pourtant qu’un rôle précis de « régulateurs des crues » soit confié aux infrastructures et à leur exploitant. Le décret de concession qui fixe en 1927 les règles du jeu à Vezins est très explicite sur les obligations de soutien d’étiage, de franchissement des espèces, de rempoissonnement à l’amont,…mais ne mentionne qu’à peine la régulation des crues. L’explication me semble être que le débat va jusqu’à la 2ème guerre mondiale être entièrement focalisé sur la sécurité de l’ouvrage et la maîtrise des conséquences que pourrait avoir sa rupture. L’expérience a montré que les dispositions prises à cet égard étaient bien vues : à la fois la géologie a confirmé les estimations initiales, le temps a validé les règles de construction adoptées (qu’on pense pourtant qu’Albert Caquot savait calculer sans ordinateur des structures si complexes…), les ouvrages ont bénéficié de bonnes conditions d’exploitation et de maintenance, … A titre d’illustration, on peut reproduire un extrait du « plan particulier d’intervention » de 2008 … :
C.5 – LES TRAVAUX DE PROTECTION
Travaux importants, nature et années :
1943 : bombardement de l'ouvrage
1945 : réparation des trous dans les contreforts 22 et 24 et les voûtes 18/20 et 20/22
1952 : ragréage parement amont
1977 : ragréage parement amont du seuil du barrage à 48,56 m NGF
1979 : ragréage parement aval
1981 : ragréage parement amont de 55,56 à 61,56 m NGF
1982 : ragréage parement amont de 48,56 à 55,56 m NGF
1993 : ragréage parement amont : reprise partielle de surface
1995 : traitement de fuites contrefort 17/18
1997-98 : réparation fuite contrefort 21/22, 23/24, 24/25 et 25/26.
2000 : réparation du radier aval de l’évacuateur de crue

Sensibilité au séisme : Le barrage de Vezins n’a pas été classé comme intrinsèquement sensible au séisme. De plus, sa situation à proximité de zones sources de séismes modérés et/ou suffisamment éloignée des zones sources de séismes de niveau élevé a conduit à le classer en zone de séisme faible, c’est à dire d’intensité potentielle inférieure à VIII MSK.
ÉTANCHEMENT ET DRAINAGE
Etanchement du terrain de fondation et époque de réalisation :
- Injection de ciment en 1932 Injection de ciment en 1952
- tapis d'étanchéité
- Injection de reclavage en 1993 : tapis d'étanchéité

A noter que tout ceci est un bon exemple de « défense en profondeur » : la sécurité repose sur des dispositions de construction et d’exploitation, sur la mobilisation des entreprises, des bureaux d’étude et des administrations, sur des contrôles et carénages périodiques,… Et tout en reconnaissant l’existence d’un risque puisqu’on affiche le dispositions d’alerte et de protection des populations au cas où , malgré tout, …
Donc, depuis les années 1990 on ne parle plus guère des risques d’inondation à l’aval, comme si le rôle de régulateur de crues implicitement confié aux ouvrages allait de soi, alors que son financement était implicitement intégré au prix de revient de l’électricité… Pire encore, la « règle du jeu » cent fois répétée reste « la consigne est un fonctionnement transparent en situation de crue, le débit sortant étant fixé égal au débit entrant » - heureusement a-t-on adopté une pratique qui utilise effectivement la capacité de stockage pour éviter les inondations en cas de crues quinquennales ou décennales…
Bref, même si les leçons n’en sont pas encore réellement tirées, le sinistre de Colombie doit nous rappeler qu’en matière de prévention des risques il est indispensable de construire et maintenir plusieurs lignes de défense pour assurer la pérennité des fonctions , comme le montrent nos grands barrages dont certains fonctionnent ici depuis deux siècles. Sur la Sélune, les élus ont insisté auprès de Nicolas Hulot pour que la « vidange » en cours s’achève par la « visite de sûreté » dans le respect des règles techniques habituelles : que la décision ultérieure soit le maintien ou la destruction de l’ouvrage, il sera indispensable d’assurer la fonction de régulation des crues remplie ici depuis 80 ans - « gratuitement » en quelque sorte.

Rédigé par jojo

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