Philippe Vesseron; Dans le sud du Cotentin, il y a beaucoup à craindre de l’évolution de la situation de la Sélune
Publié le 9 Juin 2019
Dans le sud du Cotentin, il y a beaucoup à craindre de l’évolution de la situation de la Sélune : on assiste à une accélération de la démolition des équipements de production électrique du barrage de Vezins sans que les actions nécessaires à la maîtrise de l’augmentation du risque d’inondation aient été engagées. Comment expliquer cette situation alors qu’une « petite crue » qui surviendrait dans les deux ou cinq ans aurait forcément des conséquences économiques et sociales rudes ?
Une des difficultés les plus graves du dossier de la Sélune a une origine simple : depuis un quart de siècle nous avons laissé chacune de ses facettes , les unes après les autres, monopoliser des débats successifs souvent vifs mais sans vraie intégration : les sédiments pollués de 1993, puis le débat saumon migrateur/ poisson blanc, puis les conflits liés à la nouvelle ligne THT, au nucléaire du Nord Cotentin, à la valorisation de l’électricité … La vivacité de ces tensions explique qu’ une autre dimension soit souvent négligée, oubliée voire niée : le rôle « gratuit » rempli depuis un siècle par l’infrastructure hydroélectrique comme ressource en eau, soutien des étiages… et régulation des crues !
Devenu à la fin de la concession d’hydroélectricité seul propriétaire du site, des infrastructures et du lac, l’Etat veut les faire détruire , choix dénoncé par beaucoup comme l’anéantissement d’un patrimoine et un gâchis coûteux mais perçu par d’autres comme un « beau projet environnemental », voire comme l’opportunité de remplacer une capacité hydroélectrique modeste par quelques éoliennes… : ces débats sont classiques dans tout conflit d’environnement et d’autant plus normaux ici qu’un barrage a quasi toujours plusieurs fonctions, parfois antagonistes, certaines pouvant d’ailleurs prendre de l’importance avec le temps – ou perdre leur raison d’être initiale, comme pour le barrage des Settons le soutien au flottage des bois du Morvan vers Paris ! Dans le cas des « petites crues » de la Sélune, avoir perdu de vue la fonction de protection permise par les 200 hectares du grand lac s’explique notamment par le fait que cette fonction dépend non de l’hydraulique mais de la qualité des prévisions et des règles de gestion des vannes et équipements : donc, un non sujet pour l’essentiel du temps mais périodiquement des critiques vives contre le concessionnaire ou les autorités quand des dommages étaient provoqués par la mauvaise gestion d’une crue comme en 1993 ou 2000. Bref, autant de raisons d’éviter un sujet piégé!
Une autre dimension est la confusion entre crues biennales, quinquennales et centennales. Que sa fonction principale soit ou non la production d’électricité, un ouvrage de ce type bien géré peut supprimer complètement les inondations associées aux « petites crues » mais est à peu près impuissant en cas de crue centennale. Il est dans ces conditions très facile de faire dire à un élu, un ministre ou un juge que « la suppression du barrage serait sans impact sur le risque d’inondation le plus grave », que « le risque d’inondation fera l’objet d’un PPRI » ou « la crue centennale conduirait à déclencher les indemnisations de Catastrophe Naturelle », en oubliant que la question posée n’est pas la crue centennale mais le retour aux inondations fréquentes du fait de la suppression par son propriétaire d’un « ouvrage de protection ». Bref, « PPRI » ou «Cat nat » sont hors sujet mais on ne veut pas le dire. Certes faut-il se préoccuper de la crue centennale mais cela ne peut permettre de négliger les enjeux des « petites crues » pour les habitations, commerces, activités de la basse vallée.
On peut assez aisément décrire les inondations qui se produisaient tous les deux ou cinq ans avant la construction des barrages et leurs conséquences sur la basse vallée : leur oubli est d’autant plus problématique que plusieurs types de contremesures alternatives sont envisageables si la fonction hydroélectrique est supprimée: relocalisations, modification des équipements, habitations, commerces, ... L’augmentation du risque de crues biennales ou quinquennales impose de mobiliser les différents moyens possibles pour renforcer la résilience aux inondations, sans oublier le cas échéant le maintien des ouvrages de Caquot dans la seule fonction de protection. Et bien entendu de telles actions, leur réalisation et/ou leur financement devraient être inclus dans le budget et le planning du projet initié par l’Etat propriétaire de l’ouvrage : personne n’accepterait qu’il s’en lave les mains et laisse les collectivités, les habitants des zones redevenues inondables ou les assureurs « se débrouiller » de la situation créée, comme s’il s’agissait d’un « risque naturel » et non des conséquences directes de la décision d’un maître d’ouvrage.
Le sujet est d’autant plus délicat que la multiplicité des casquettes de l’Etat peut introduire beaucoup de confusions : telle prise de position est-elle celle du propriétaire de l’infrastructure, celle de l’autorité de sûreté, celle du pilote de l’application des directives européennes sur l’étude d’impact, sur l’eau ou sur les inondations ( par exemple pour justifier « …les mesures prises afin d'éviter, prévenir, réduire et, si possible, compenser les incidences négatives d’un projet public ou privé… »)? Le juge s’exprime-t-il sur la légalité d’un acte ou sur la légitimité d’une stratégie ? L’oubli est-il une simple inadvertance qu’on ne sait plus comment rattraper aujourd’hui ? Des démolitions comme celle de la « maison des directeurs » accentuent l’impression d’une tentative de créer de l’irréversibilité pour bloquer un débat « qui n’a que trop duré » ! Pourtant, personne ne doit oublier l’enjeu de la prévention des conséquences de crues qui se produisaient tous les deux ou cinq ans : continuer à affirmer que supprimer le barrage n’aurait pas d’impact sur le risque d’inondation peut passer comme la simple répétition de la position déjà exprimée par un(e) ministre précédent(e) , sans prise de responsabilité particulière, mais conduit à faire négliger les contremesures qu’il serait urgent d’engager. Ce « négationnisme » a aussi pour effet de renforcer pour une partie des habitants le sentiment que leurs craintes sont traitées par le mépris : que se passera-t-il au printemps 2020 ou 2021 si tout ou partie de la basse vallée subit l’inondation associée à une « petite crue » ?
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