Philippe Vesseron a partagé une publication.
Publié le 4 Septembre 2019
Presque toutes les questions d’environnement impliquent la prise en considération de plusieurs dimensions et de plusieurs catégories d’avantages et d’inconvénients, l’écoute des aspirations d’acteurs très différents, la compréhension de leurs contradictions… La construction d’arbitrages équilibrés et convaincants conduit souvent à se référer à des valeurs, des principes et des règles qui traduisent des choix collectifs parfois très anciens : que se passe-t-il lorsqu’un fait nouveau survient, réévaluation d’une dimension connue mais antérieurement mal appréciée ou mise en évidence d’un paramètre entièrement nouveau ? De nombreux exemples depuis un demi-siècle montrent notre difficulté à réagir à de telles situations, avec pour résultat des retards à renverser des « certitudes », avec l’addition de règles supplémentaires qui peuvent en réalité être en contradiction avec le panorama normatif préexistant , avec la création d’effets d’aubaine ou de rentes durables dont personne n’assumera la responsabilité…
L’actualité de la Sélune montre bien l’urgence que de telles situations peuvent présenter : la Roche qui Boit et Vezins, les deux barrages construits il y a un siècle sur le petit fleuve côtier proche du Mont Saint Michel, font depuis une vingtaine d’années l’objet de débats vifs mais centrés presque uniquement sur la possibilité de rendre compatibles la production hydroélectrique et la circulation du saumon. Bien que la conclusion voulant en affirmer l’impossibilité soit encore débattue devant les tribunaux, l’Etat propriétaire du plus grand des deux ouvrages ( Vezins) a commencé à le démolir. Mais depuis 5 ans l’Etat a laissé sans vraie réponse les alertes concernant l’augmentation des risques (inondations à l’aval ; étiages) qui en résultera. Par exemple, le fait qu’une crue centennale dépasserait la capacité de stockage permise par le barrage est utilisé pour soutenir peu loyalement que « la suppression n’aurait pas d’impact sur le risque d’inondation », ce qui est notoirement faux pour les crues biennales ou quinquennales : certes la sécurité publique n’est-elle sans doute pas en cause mais qui assumerait le retour au régime de débordements tous les 2 ou 5 ans sans modifications des habitations, commerces, équipements ? Comment peut-on encore s’appuyer sur des études que le rapport Perrin avait dès 2015 traitées de « peu convaincantes » (sans le langage d’inspection générale, c’est « zéro pointé avec note aux parents » !) ? On voit bien les réticences à admettre aujourd’hui la nécessité de rattraper l’oubli des petites crues , qu’il ait été au départ volontaire ou involontaire, la crue centennale et le PPRI servant de leurres efficaces! De même, les enjeux de l’aggravation des étiages et périodes de sécheresse doivent être mis sur la table de manière urgente , qu’il s’agisse de la protection de la faune et de la flore dans la basse vallée ou de l’impact sur les biens, l’agriculture et l’élevage … Certes la sécheresse de l’été 2019 affecte-t-elle également bien d’autres régions mais, ailleurs , la préoccupation est souvent toute différente : maintenir et développer les réservoirs, par exemple à l’amont de Paris où les ouvrages ont la double fonction de régulation des crues et des étiages!
Qu’il s’agisse des « petites crues » ou de la question des étiages, s’enfermer dans le négationnisme (« la suppression de Vezins n’aura pas d’impact ») serait un très mauvais calcul : attention aux réactions que provoqueraient des inondations ou des sécheresses en 2020 ou 2021 ! Pour l’immédiat, une des critiques sérieuses que l’on doit faire au jugement du 14 août du tribunal de Caen est d’avoir omis de faire préciser par l’Etat propriétaire d’un ouvrage qu’il souhaite détruire comment il entend agir pour que la « renaturation » ne provoque pas d’augmentation des risques à l’aval. On peut espérer que la question sera rediscutée en appel !
Les défenseurs de Vezins ont eux aussi difficulté à intégrer l’évidence que les débats antérieurs ont très largement occulté les questions de sécheresse et d’inondations : j’en veux pour preuve la difficulté à admettre que la suppression de Vezins augmenterait l’intérêt de préserver le petit barrage - la Roche qui Boit - pour remplir au moins une partie du besoin de renforcement de la protection contre sécheresse et petites crues. Les nombreuses études antérieures permettraient certainement de faire consensus sur la possibilité d’assurer montaison et dévalaison du saumon à la Roche qui Boit; pour la régulation, ce lac de 40 hectares permettrait de supprimer une partie des inondations de l‘aval qu’entraineraient les petites crues les plus fréquentes… Dans ces conditions, réclamer la sauvegarde de la Roche qui Boit même si Vezins est supprimé aurait-il pour les défenseurs des barrages d’autre inconvénient que de paraître admettre une démolition du grand barrage contre laquelle ils se sont mobilisés depuis 15 ans ? Il ne faut pas sous estimer l’importance de motivations de ce type mais ce doit être surmontable s’il y a appel du jugement du 14 août. Mais les réticences sont aussi du côté de ceux qui dans les ONG ou l’administration militent pour la continuité écologique : ils ont l’impression de tenir une victoire totale et donc admettre la préservation du petit barrage aurait pour eux également un prix symbolique important – mais mesurent-ils bien les impacts de toute nature que pourraient avoir sécheresses et/ou crues biennales en 2020 ou 2021 ?
Au final, il me semble que deux pistes pourraient être suivies simultanément :
- faire reconnaître par la Cour Administrative d’Appel que l’augmentation des risques (sécheresses et petites crues) impliquée par une suppression de Vezins devrait au plus vite faire l’objet d’une démarche ERC (éviter, réduire et compenser) à l’initiative de l’Etat propriétaire de cet ouvrage : il ne devrait pas se borner à rappeler à ceux qui voudraient démontrer des « préjudices directs, matériels et certains » qu’ils pourront le faire après coup devant les tribunaux.
- affirmer la nécessité de préserver à la Roche qui Boit les fonctions de régulation des débits, quelque soit l’avenir de l’hydroélectricité.
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Il est encore temps que les uns et les autres trouvent les évolutions indispensables pour éviter les désordres et polémiques que pourraient provoquer dans les deux ou cinq ans sécheresses et inondations. Les évènements actuels montrent qu’il y a urgence mais la mise en évidence de l’oubli de ces dimensions peut aussi faciliter les mouvements des uns et des autres. Oubli redoutable mais heureuse faute ?
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