La délégation de services publics, modèle français contesté
Publié le 18 Octobre 2013
A l'heure de la montée en puissance des mouvements de remunicipalisation des services publics en France, les entreprises du secteur privé de divers secteurs tels que l'eau, les déchets et les transports revendiquent leur efficacité.
Lors d'un colloque au Conseil économique, social et environnemental à Paris le 10 octobre, les grandes entreprises de l'eau (Veolia et Suez), du BTP (Vinci Concessions et Eiffage), des transports (Keolis) affichaient une success story : face à des maires qui exercent leurs prérogatives de "décideurs de la qualité des services publics", les délégataires exécutent les cahiers des charges fixés par les appels d'offres. Par la délégation de service, les pouvoirs publics confient par contrat la gestion d'un service à une entreprise privée, le délégataire, qui se rémunère via l'exploitation du contrat.
Dans le domaine de l'eau, la gestion déléguée continue de prévaloir en France, où, selon un modèle spécifiquement français, elle couvre encore aujourd'hui 66% de la population. Doit-on s'en inquiéter, alors que d'autres pays européens, tels que l'Allemagne, la Belgique, la Norvège, les Pays-Bas, ont conservé dans le giron public la quasi-totalité de la gestion du service de l'eau ? "Il n'y a pas de raison qu'une collectivité n'ait pas les moyens de contrôler les délégataires", selon Antoine Frérot, PDG de Veolia Environnement. Ainsi n'y aurait-il pas lieu de considérer la délégation de service public comme une privatisation, car "le service public n'est pas régulé par les lois de l'offre et de la demande, mais par l'autorité publique", poursuit M. Frérot. "Le maire est l'interface, c'est lui qui choisit l'outil, et le client, c'est l'ensemble des usagers, le maire est le réceptacle de la satisfaction ou de l'insatisfaction", corrobore Jacques Pélissard, président de l'association des maires de France et député-maire (UMP) de Lons-le-Saulnier (Jura) depuis 1993.
Défiance des collectivités face à la dérive des coûts
Reste que la gestion déléguée "a beaucoup évolué depuis vingt ans", reconnaît le PDG de Veolia Environnement. De fait, en France, la pression s'est nettement accrue sur les marges des opérateurs privés dans un contexte de renégociation de contrats (Toulouse, Bordeaux, Lille, Syndicat des eaux d'Ile-de-France ...) et de visibilité accrue de la problématique. Quelques cas emblématiques de remunicipalisation, comme Grenoble après l'affaire Carignon, ont marqué l'actualité. Et, à Paris, où l'eau a été remunicipalisée en 2010 à l'issue de 25 années de délégation de la distribution de l'eau aux deux géants du secteur - Veolia pour la rive droite, et Suez pour la rive gauche -, il s'est avéré que le passage en régie était source d'économies pour la Ville, estimées à quelque 35 à 40 millions d'euros par an. La reprise du contrôle sur l'ensemble de la filière, de la production à la distribution en passant par la facturation et la relation avec les usagers, a procuré des économies d'échelle et permis de gagner en efficacité, selon le cabinet SP 2000, spécialisé dans les audits de délégation de service public.
Les raisons d'un retour en régie pour les collectivités qui le choisissent sont diverses : choix politique, cohérence des modes de gestion, conséquences de résiliation de contrat, contentieux avec le délégataire, absence de concurrence... Volonté de transparence, maîtrise du prix et de la qualité du service sont recherchées. En régime privé, aux coûts de fonctionnement s'ajoutent les coûts des dividendes versés aux actionnaires privés, les marges en cascade générées par les systèmes de sous-traitance aux filiales, et les transferts financiers visant à alimenter d'autres activités de ces multinationales. "Beaucoup disent que la gestion déléguée est plus chère que la régie. Les délégataires ont fait des études pour montrer que ce n'était pas le cas. A qualité égale, la gestion déléguée n'est pas plus chère, voire moins. Mais la vérification est difficile", estime M. Frérot, pour qui "le profit n'est pas un surcoût, mais le résultat d'une meilleure efficacité". Une idée qui a du mal à passer...
Des usagers déroutés
/image%2F1111852%2F20150212%2Fob_411bfc_15092013307.jpg)
