LE POINT DE VUE DES HISTORIENS La fable d'un cours d'eau dit « naturel » dans la Haute vallée de la Sélune. (Par Pierre LEFEUVRE) (1)

Publié le 7 Février 2018

LE POINT DE VUE DES HISTORIENS
La fable d'un cours d'eau dit « naturel » dans la Haute vallée de la Sélune.
(Par Pierre LEFEUVRE) (1)
Rétablir le cours « naturel » de la Sélune, comme les flux des espèces migratrices de poissons, et en particulier le saumon, sont un des arguments, et non le moindre, des partisans de l'arasement des ouvrages hydro-électriques de Vezins et de la Roche-qui-Boit. A travers cette petite étude (1), nous allons tenter de démontrer que la présence du « roi des poissons » dans la haute-vallée de ce petit fleuve côtier à travers l'histoire ne va pas de soi, et même bien loin de là.
La présence du saumon dans la Baie du Mont St-Michel est indéniable, et la rivière Sélune dans son cours inférieur, de même que dans certains de ses affluents en fait assurément, en ce moment une des meilleures de France. Et le mythe des domestiques stipulant qu'on ne devait, autrefois, pas leur servir plusieurs fois du saumon dans la semaine, même s'il est difficile à démontrer et pour cause (2), peut – soyons beaux joueurs – lui être sans conteste, étendu. Il nous fait revenir à un « âge d'or » du saumon qu'on peut grosso modo établir à une soixantaine d'années, entre 1850 et 1914, soit de la fin de l'exploitation hydraulique forcenée de tous les bassins versants, à la modernisation de l'économie rurale, et partant de là pour la Sélune, bien sûr, de la construction des barrages dès la fin de la Grande guerre.
La grande question reste la suivante néanmoins : jusqu'où remontaient les saumons en ces temps bénis où le modernisme n'avait pas cours ? Eh bien sans doute pas bien loin ! Fallait déjà passer Ducey, où il y avait un gué pavé (dont le lieudit « le Pavement » a gardé la trace) moulin, tanneries (la rue du Midi, ancienne rue « aux croûtes » en faisant foi), plus de nombreuses « pescheries » (3), tant près du vieux pont (en bois puis en pierre à partir de 1624) que se disputaient à la fois les seigneurs du cru (Montgommery) et les moines de l'abbaye de Montmorel. Ces derniers, un peu plus loin au confluent de la Sélune et du Beuvron, ayant encore moulin et viviers. Connaissant les qualités « athlétiques » du saumon (4), admettons qu'il ait pu monter jusqu'aux gorges du Jalours, où néanmoins la situation se compliquait sans doute pour lui. On arrivait sur les terres des sieurs de Vezins qui dès 1514 ne s'embarrassaient pas : un aveu des Payen les montre sur le fief Datin faire état d'un barrage « ...butte d'un bout, au grand russel venant du grand estang de Chalandrey ». Un peu plus haut, les barons des Biards avaient, sur le fief de la Mazure, moulin et pêcheries, lesquelles étaient encore en ruines en 1850 selon les notes de M.Leneveu ancien instituteur en 1914. Au Perray tout proche, M. de Guiton au XVIè « avait arrêté le ruisseau qui coule au bas du Verger, et avait ainsi formé un étang de quelques ares d'étendue et dans lequel il élevait des carpes ». L'écuyer Poret en 1670 qui possédait la ferme de la Bouffetière et la pêcherie du même nom faisait de même, ce qui nous amenait sous St-Martin-de-Landelles, où là encore il y avait plusieurs moulins, celui des Haies, plus deux moulins « à tan », mais surtout un témoignage inestimable pour cette époque, celui du chirurgien Jean Macé Bois-Grallon. Presque cent ans après Gilles de Gouberville (5), le livre de raison (1641-1649) de ce gentilhomme campagnard relate par le menu tous les évènements petits et grands de sa paroisse et de sa petite seigneurie qui domine la vallée du Lair, en face la Chapelle-Hamelin. Pas une seule fois il y parle de saumon, ni pris au pied de chez lui, ni à sa table ! Pourtant en 1646 par exemple il n'omet pas de signaler que les intempéries avaient emporté le pont des Biards (en bois NDR) comme toutes les pêcheries, de St-Hilaire à Ducey. Sur Virey seul, au XVIè, les de Chérencey possédaient pas moins de sept pêcheries de ce genre tant sur la Sélune que l’Yvrande : Moulin de Virey, la Barbottière, la Blutière, Choisiaux, Pichard, le Gué de la Vergée, les Gigannières.
A St-Hilaire, gros confluent de la Sélune et de l'Airon, on retrouve le même schéma prévalant dès le Moyen Age, et qui avait fait de notre région une des pionnières de l'Hydraulique : 1000 moulins à eau dans la Manche, et 210 dans notre seul arrondissement en 1900, et donc autant d'obstacles à passer pour les saumons. Sur tout ce bassin, la toponymie à elle seule (6) explique une concentration phénoménale d'ouvrages tournants : aux Loges-Marchis, moulins de la Chèze, du
Pont Juhel, de la Vallais, à Savigny de l'Habit. A St-Hilaire même au siècle d'or, il y a trois gros moulins à grain, un moulin à tan, tanneries, filatures, établissements industriels, teintureries, toutes activités très polluantes qu'il nous faut quelque peu commenter. Les tanneries étaient très consommatrices d'eaux courantes, les peaux étant lavées, assouplies, dessalées dans la rivière, remises dans des bains de chaux, de nouveaux rincées. Les moulins foulons, qui fonctionnaient encore à Mortain en 1885 plaçaient les parties d'étoffe dans des grandes auges circulaires à même la rivière contenant des eaux alcalines avec soude et potasse dans lesquelles on entassait de la « terre à foulon » ou argile smectique, c'est-à-dire savonneuse (venant de Lonlay l'Abbaye) qui jouait le rôle d'une lessive économique pour le dégraissage de l'étoffe. Il faut ajouter à cela les « rotoirs » ou « routils » (voir ce lieudit à St-Hilaire) pour les chanvres et lins à rouir dont l'activité polluante était si avérée que la coutume de Normandie en interdisait l'établissement dans les rivières, fossés et mares publiques ! Le curage s'en faisait tous les 3 ans, mais pour les alimenter elles étaient souvent proches des eaux courantes avec tous les risques que cela faisait courir en cas d'inondations et de crues. Enfin lavoirs et douets communaux, avec l'usage de cendres, de la saponaire, puis de la soude dans la période moderne, ajoutaient à la pollution ambiante souvent facteur d'épidémies. L'ancien régime abonde de ces « pestilences » et autres fièvres tierces liées aux eaux putrides qui faisaient des hécatombes : 22 morts à Chévreville en 1736 (15 % de la population !) ou encore, dans la même paroisse en 1781, toute la famille du meunier Pierre Tencé, sa femme et ses deux filles enlevées en un mois. V. Gastebois, l'historien du Mortainais, l'expliquant bien en 1904 : « il y a ici peu de puits qui ont moins de 50 ans, ce qui prouve que nos aïeux préféraient l'eau de nos nombreuses fontaines ».
Toujours dans ce petit coin du canton de St-Hilaire, l'exemple de la Sérouenne, qui prend sa source sur les hauteurs de Reffuveille et se jette dans la Sélune à Parigny est éclairant à plus d'un titre : sur 16 kms de cours, s'alignaient pas moins de 6 moulins et 3 plans d'eau (la Faucherie, l'Aubriais, la Fichetière). En 1850 déjà (toujours source V. Gastebois) on s'y plaignait que les écrevisses se raréfiaient, victimes de la pollution, mais un petit fermier sur 10 vergées (qui de plus était tisserrand...et donc bien occupé à autre chose que d'aller se balader à la pêche tous les jours) arrivait à payer son fermage avec la pêche. En deux heures, au filet il y prenait 40 pièces de truites et anguilles. Comment s'y prenait-il ? Eh bien, il barrait la rivière, tout comme le seigneur de Parigny (aux termes d'un procès de 1740) dont le moulin du fief ne possédait pas de bief, et qui établissait un barrage mobile, obstacle retenant l'eau et donnant ainsi plus de force au courant. Et tant pis pour ceux qui attendaient l'eau derrière !
Les usages locaux (7) prévoyaient bien sûr tous ces aléas et les juridictions de paix tranchaient dans les cas les plus banals, mais selon une réglementation assez drastique et qui ne se préoccupait guère de la faune halieutique. L'article 208 de la coutume normande permettait de retenir l'eau du soleil levant au couchant, et l'arrêté du 8 avril 1825 disposait que les ruisseaux et rivières seraient curés annuellement en août et septembre, les propriétaires de moulins et usines en amont étant tenus de retenir les eaux tout ce temps. Le curage se faisait « à fond vif » (bonjour les frayères !) c'est-à-dire que tout était enlevé et jeté à un mètre du bord, les maires étant chargés de rappeler à l'ordre les contrevenants.
On le voit, non seulement la situation, en raison des nombreux obstacles physiques sommairement présentés, de la pollution ambiante était quasiment intenable pour les saumons, passé le cours inférieur de la Sélune, et c'est la raison pour laquelle, dans les chroniques locales PAS UNE SEULE FOIS, passé les paroisses et communes situées après les gorges du Jalours, soit en gros le barrage actuel de la Roche-qui-Boit, il n'est question de prise de saumons sauvages ! On imagine que la prise de « monstres » d'un métre de long, comme on en voit parfois de nos jours aux alentours de Ducey, lors de l'ouverture en mars, aurait sensibilisé la plume de nos chroniqueurs de toutes les époques...Et si le journal « le Glaneur » parle bien fin XIXè de la prise d’un gros saumon à Virey, les défenseurs de ce poisson, pensant trouver là l’argument massue de sa présence fort haut dans le cours de la Sélune, devraient avoir l’honnêteté de citer l’article jusqu’au bout, signalant qu’il s’agissait d’un cas exceptionnel, car de grosses crues avaient emporté tous les barrages et pêcheries sur le cours supérieur de la rivière. C’était donc bien, comme le dit le journal « exceptionnel »…
La réputation du saumon dans notre région valait certainement par de fortes remontées en baie, vers les frayères que nous connaissons actuellement, favorisées à partir de 1850 par le déclin des moulins concurrencés par le rail et la vapeur. Ce fut aussi l'époque des débuts de la pêche sportive et de loisirs (8) beaucoup plus soucieuse de la ressource qu'autrefois où elle était seulement économique. Mais il est, à notre avis, excessif de parler de « rétablissement » de flux migratoires...qui restent à prouver historiquement, ce à quoi nous ne sommes malheureusement pas parvenus.
P. Lefeuvre (historien local)
(1) : sur les conseils des historiens locaux de ce bassin nous avons compilé les monographies des communes riveraines, notamment des cantons d'Isigny et St-Hilaire, plus les historiens de référence (H.Sauvage, V.Gastebois, pour le Mortainais, Abbé Cosson pour St-Hilaire). Pour les moulins : Michel Hébert (2002).
(2) : difficile, en effet, de produire les preuves d'une antienne sans cesse abusivement rebattue et qui concernait, au début du siècle (C.Aubert, Littoral de France)...le Léguier dans les Côtes du Nord, désormais d'Armor! Voici la citation exacte : « ...comme dans plusieurs localités écossaises, les serviteurs stipulaient expressément dans leurs contrats de louages, qu'ils ne seraient pas tenus de manger du saumon plus de trois fois par semaine ». La pêche au saumon dans ces eaux, ce qui valait bien sûr pour la Baie, s'effectuait de même que pour mulets et bars, depuis 1775 avec des filets et, en 1870, des sennes à deux hommes de 10 à 12 métres pour lesquelles il fallait avoir un bail. Il en était pris, sur un trimestre au printemps, de 1000 à 1200 dans le Léguier, et donc autant sinon plus dans la Baie du Mt-St-Michel.
(3) : entendons nous bien sur ce terme, bien différent de celui signalé par le Pr Lhomer en 1970 pour la Baie et dont des datations au carbone 14 en 2003, on montré que ces pièges à poissons de mer dataient, au large du Mont, du bronze ancien. Il s'agit ici des pêcheries dites de la « réserve » seigneuriale, comme étangs, moulins et fours, en fait, des viviers et réserves de poissons « blancs ».
(4) : un saumon peut sauter fort haut, mais à besoin d'une certaine profondeur pour se lancer et passer les obstacles. Ce qui est possible dans la nature au pied de certains rapides ou chutes ou l'eau affouille, l'est moins dans des lits peu profonds, barrés par des obstacles nés de la main de l'homme.
(5) : le gentilhomme du Mesnil-au-Val près de Cherbourg, dont on fait l'archétype du livre de raison ne signale qu'une fois le saumon le 11 mars 1558 : « Lajoye (son domestique), revenoyt de Russy, et apportoyt du saulmon que mon oncle m'envoyoit ». Tollemer (tome I page 144) consacre deux pages aux toutes sortes de pêches que pratique en mer comme à terre ce petit seigneur. Le saumon n'y apparaît qu'ainsi, salé, ce qui montre aussi qu'il y était sans doute nombreux dans la Baie des Veys, Russy où son oncle était curé, étant du diocèse de Bayeux.
(6) : Moulines, sur le Boulard et l'Airon avait un moulin dès 1228. On est proche de l'abbaye de Savigny, elle-même dotée de moulin et étang.
(7) : voir « les usages locaux de l'arrondissement d'Avranches » par Maxime Fauchon (1932).
(8) : curieux et à rapprocher du fameux tisserand de Martigny, vu plus haut l'instituteur de Chévreville, commune voisine, dans son recensement de 1913, ne trouvait qu'un seul pêcheur à la ligne (et donc « sportif ») déclaré dans sa commune !

Rédigé par jojo

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