Philippe Vesseron 16 h Quel rôle pour les barrages de la Sélune dans la maîtrise des crues ?
Publié le 3 Septembre 2018
Quel rôle pour les barrages de la Sélune dans la maîtrise des crues ?
Un communiqué de presse avait été diffusé le 14 novembre 2017 par Nicolas Hulot pour annoncer son choix de supprimer les deux barrages de la Sélune en précisant que ce serait « sans effet vis-à-vis du risque d’inondation ». L’étonnement suscité par cette affirmation a été renforcé au moment des crues de janvier 2018 qui ont confirmé le rôle joué par le lac de Vezins pour éviter les inondations dans la basse vallée. L’incompréhension vient de s’aggraver avec la présentation par la Préfecture de la Manche d’un projet de Plan de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI) : beaucoup apprennent à ce moment que, pour faire bref, l’objet de ce plan est seulement la fixation par l’Etat des servitudes d’urbanisme correspondant à la crue centennale et que les questions posées par les crues plus fréquentes ne relèvent pas de ce cadre mais de la compétence et du financement des collectivités…
Ces dialogues de sourds ne peuvent que conduire à des blocages sérieux sur la question des inondations : la suppression des barrages aurait-elle ou non un impact ?
Les Inspections générales (CGEDD et CGET) ont fait en 2015 une contre-expertise des nombreuses études commandées antérieurement par EDF, les administrations, les collectivités, l’agence de l’eau Seine-Normandie,…. Le rapport a d’abord considéré que la qualité générale des études était faible mais retenu néanmoins « Bien qu'il soit probable que l'effet des retenues telles que gérées actuellement soit très limité pour les crues décennales et centennales, l'étude produite apparaît peu convaincante.(…) Il est tout aussi plausible que les barrages puissent jouer un rôle positif pour les « petites crues », qui ne présentent pas d'enjeu fort en termes de sécurité mais représentent un vécu plus immédiat. ».
Pourtant, le dossier diffusé en 2018 pour justifier le projet de PPRI ne présente pas d’étude nouvelle sur l’incidence qu’aurait la suppression des barrages: la référence du PPRI étant la crue centennale , on réaffirme l’absence d’impact d’une suppression des barrages sur ce paramètre et on évacue comme hors sujet la question des crues plus petites mais plus fréquentes, leur temps de retour étant 2, 5 ou 10 ans. Donc, pas d’études nouvelles malgré la demande des inspections générales en 2015 ! Etrange imprudence : que se passerait-il, dans l’hypothèse où les barrages seraient supprimés début 2019, si dans les 12 ou 24 mois suivants se produisait – ce qui est donc quasi certain - une « petite crue » analogue à celle de janvier 2018 ?
On aura certes dans ce cas des renvois de balles entre ceux qui n’auront pas informé correctement Nicolas Hulot en 2017 sur les risques d’inondation et ceux qui auront considéré en 2018 que leur seul mandat était la mise en œuvre de la décision ministérielle de suppression prise en novembre 2017: toutefois, on doit redouter des polémiques dures et des procédures civiles ou pénales aléatoires si des inondations entrainent en 2019 ou 2020 des difficultés importantes pour les ménages, agriculteurs, commerçants, …
Comment a-t-on pu fabriquer un tel piège ? Comment lui échapper ?
1) La première cause est à chercher dans l’importance prise dans le débat local par les crues de 1993 et surtout 2000. Les évènements de 1993 ont conjugué des travaux sur les ouvrages et une crue non anticipée qui a provoqué la mise en mouvement de sédiments – et cette situation a été instrumentalisée dans des polémiques naissantes réclamant la suppression des barrages (« un Tchernobyl de métaux lourds jusqu’à Cancale »). Les évènements de 2000 (inondations dans la partie orientale du grand lac) ont conduit eux-aussi à mettre en cause la gestion (par EDF ? par les administrations ? par les collectivités ?) et ont donc contribué à une situation où un projet de PPRI en 2018 peut consacrer beaucoup d’attention aux risques dans la partie amont du lac , de manière assez déséquilibrée par rapport à la vigilance nécessaire pour anticiper les conséquences d’inondation dans la basse vallée.
2) Les inondations dans la basse vallée, entre la Roche qui Boit et l’estuaire, se produisaient effectivement tous les 2 ou 5 ans avant la construction des barrages, certes en général avec des hauteurs d’eau de quelques décimètres seulement . Deux points ne doivent pas être négligés : d’abord, puisque les situations sont plus problématiques si la crue se conjugue avec une grande marée, que se passera-t-il dans les prochaines années compte tenu de l’élévation progressive du niveau de la mer ? Ensuite, puisque depuis un siècle les petites crues avaient disparu, beaucoup d’activités ou d’équipements ont été localisés dans ce territoire (autoroute , commerces ou entreprises par exemple) ; personne ne comprendrait que l’Etat ne prenne pas en considération cette réalité s’il souhaite en 2019 supprimer des ouvrages dont il est à la fois le propriétaire et le gardien. On doit une nouvelle fois déplorer l’absence d’études précises sur les « petites crues » et sur la basse vallée : certes beaucoup d’images du XIXème siècle montrent-elles « en lecture directe » les inondations qui feraient leur retour dans l’hypothèse d’une suppression des barrages mais personne n’a même simplement collecté toutes les vieilles cartes postales !
3) Les bureaux d’étude comme les administrations utilisent des formules comme « l'effet des retenues telles que gérées actuellement… » C’est très codé mais il faut s’y arrêter : on parle de gestion et non d’hydraulique !
Bien entendu, il y a là un rappel mezzo voce du rôle joué en 1993 et 2000 par une mauvaise anticipation et des décisions malencontreuses mais il ne faut pas se borner à cette lecture. La plurifonctionnalité des réservoirs de ce type est un sujet classique et on connaît les contradictions plus ou moins temporaires ou plus ou moins permanentes entre production d’énergie, stockage de l’eau, soutien d’étiage, régulation des crues etc. A l’égard des crues, les concessionnaires des ouvrages hydroélectriques assurent en général une fonction fondamentale d’alerte des autorités (Etat et collectivités) mais leur rôle le plus important est le pilotage des équipements, le stockage temporaire de l’eau , la fixation des niveaux et débits,… A Vezins, une variation de hauteur d’un mètre du lac de 200 hectares soit 2 millions de mètres cubes correspond largement au volume nécessaire pour maîtriser beaucoup des « petites crues ». La consigne « en situation de crue, ajuster le débit sortant sur le débit entrant » est certes un slogan souvent répété, en particulier par les concessionnaires pour se prémunir de dépenses ou de responsabilités hors de leur fonction propre ( on trouve la même logique dans d’autres domaines de concessions, autoroutes par exemple). Il faudrait regarder de plus près les situations réelles: quel a été dans les « petites crues » depuis un siècle le pilotage réel des débits et niveaux ? On imagine la réaction des collectivités , avant ou après la nationalisation, si une « petite crue» avait provoqué une inondation alors qu’une capacité de stockage serait restée disponible.… Dans l’immédiat, on retiendra le constat unanime que les « petites inondations dans la basse vallée » deviennent beaucoup moins fréquentes après la construction des barrages.
4) On peut pour éclairer la réflexion regarder un cas bien documenté, celui de la protection du Bassin Parisien contre les inondations : la question des crues centennales ou des graves évènements de 1910 n’a pas occulté la nécessité d’agir contre les crues quinquennales et décennales. Et un consensus durable a soutenu la création , le développement et la maintenance d’un ensemble de lacs réservoirs en amont de la région parisienne, dont la fonction essentielle est le soutien d’étiage et la prévention des crues quinquennales ou décennales – chacun des responsables étant pourtant bien conscient que le rôle de ces structures serait modeste en cas de crue centennale.
Pourquoi le débat ne s’est-il pas orienté de la même manière sur la Sélune ? Il est vraisemblable que le développement de réflexions sur les « petites crues » a beaucoup souffert de la « concurrence » de sujets plus nobles, politiquement corrects, comme les biodiversités ou l’énergie renouvelable. Pourtant, force est de constater qu’il n’y aurait pas de contradiction insurmontable entre une vraie prévention des « petites crues » et les actions possibles comme la capture/transport pour assurer montaison et dévalaison des saumons, comme le renforcement du pilotage temporel de la réserve d’eau et de la production hydroélectrique, comme le lancement des projets sur l’hydrogène,…
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En guise de conclusion, je retiendrai que les 6 mois qui viennent vont être déterminants , dès lors que Nicolas Hulot n’a pas émis d’objection à la « remise en eau temporaire » du lac de Vezins : ce délai doit permettre de chiffrer les actions que l’Etat aurait à cœur de financer pour éviter les conséquences des « petites crues » s’il détruit les barrages ( mettre hors d’eau réseaux et installations électriques y compris celles des ménages, commerces, exploitation agricoles,… ; financer le déplacement des équipements et activités dont le maintien serait incompatible avec les crues décennales ; organiser une vraie annonce de crues ;…). On voit mal les collectivités accepter de prendre en charge le financement et la responsabilité des actions qu’impliquerait la suppression par l’Etat de barrages lui appartenant ! On sait que les directives européennes sur l’eau, la biodiversité ou les inondations n’obligent pas à cette suppression : rien ne serait pire que de prendre pendant ces 6 mois des actions irréversibles sur les structures ou les équipements sans avoir mis sur la table des réponses loyales sur les questions posées par l’augmentation du risque d’inondation.
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